Édition Presqu'île, 2015.
Faite main, papier Artic White et couverture en papier rigide
Canson Enhanced Mat. 34 pages, 33 images.

Texte de Benjamin Garnier-Jacquinot:

"Le terrier est grand. Plutôt qu’à s’y terrer, il incite à l’exploration.
Terrier hors-les-murs, terrier territoire.
Kermorvan.
On entre dedans en regardant au-dehors. Les souvenirs brumeux, et l’horizon avec ; morceaux, fragments, images retenues, conservées en silence. Gestes furtifs accomplis dans l’oubli du corps. Pans interludes échappés de tout temps, et presque de tout lieu, et soudain la maison de l’homme est chose curieuse, fantomatique.
Alors vient cet élan à la conquête du territoire. A l’abri dans le vaste monde, élan depuis la grève d’un tronc qui grimpe la dune, lointain écho affranchi du bois domestique qui lui aussi se joue du vertical et de l’horizontal.
Au fond des sacs fendus, la terre domestiquée grouille de sauvagerie. En l’absence de son maître, elle réveille les vieilles puissances matricielles, désirs de chien fou lâché dans les chemins boueux, appel d’un gîte qui se confonde avec elle. La haie autour de la maison est une autre forme de muraille, végétation domptée, qui n’est pas plus la nature que la terre n’est terre dans un champ semé de cailloux et planté de piquets. La forteresse est trop étroite, trop imposante pour nos refuges qui ont besoin de tout l’espace de l’extérieur.
(Sur ses parcelles bien gardées, l’homme s’élève sans monter, ne parvient qu’à rayer le ciel. La main travaille son territoire, brûle, conditionne, jette. Totems et châteaux de sables.)

Pourtant, ils sont là, et avec eux la couleur. Présence. Présent. Temps immédiat. Eux : les végétaux, silhouettes dressées aux marges des espaces arpentés par l’homme, verticaux, roux, pris aux vents, peuple vivant comme ce ventre de chien qui a couru dans la boue.
Vivant comme cette souche énorme dans les herbes dorées pour qui la mort même est la vie.
Chaque recoin se livre à leur débordement muet. Pas de grillage sans feuille. Ils passent, mûrissent, se jouent des conventions des hommes et du code de la route.
Le sec rejoint l’humide, le mobile l’immobile.
La pluie marque les murs étroits des maisons.

Et c’est l’été –

Le grand terrier est partout où le soleil traverse la muraille, où l’humide se sèche, cheveux ou algues, en avalanches. Où les choses sont, en pleine lumière, matières et teintes, tout simplement.
C’est la poésie fragile de l’homme qui tente d’être chez lui en s’arrogeant un morceau de ciel – car la nature n’est pas aux marges, c’est l’homme qui tente de se loger au milieu de ses choses. La nature est partout, le terrier toujours à construire. Château d’eau à peine plus durable que les châteaux de sable ; eau vainement domestiquée – serpent-tuyau lové en rond, surfaces miroitantes, chaises bâchées où la pluie pesante a coulé…
(L’arbre suit les tempêtes et s’incline, la mare s’enterre sous les feuilles et les branches, les fougères, les silhouettes amies des plantes se tiennent et se tiendront, le temps voulu, dans le plein jour)
Un renard passe, l’oreille aux aguets.
Dans la lumière diaprée, l’on a renoncé à le construire, l’abri, pour mieux s’y installer quand vient le soir – voilà le grand terrier : partout où nous serons.
Alors la nuit peut tomber."